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De la poussière d’étoile
Laëtitia Bourget, 2003

« Tous les soirs, c’est la même histoire.»
C’est ce que dit la maman d’Hyppolite quand elle rentre dans sa chambre.

Hyppolite ne veut pas se coucher, il veut rester avec ses parents.
Il veut continuer à jouer, regarder la télévision, qu’on lui lise encore une histoire, qu’on lui chante encore une chanson, que Papa revienne lui faire un baiser, puis encore Maman …
Mais, ses parents finissent toujours par le laisser, lumières éteintes, tout seul dans sa chambre.

Ce moment-là, Hyppolite le déteste. Il se sent triste et abandonné.
Alors il se concentre.
Il entend un tiroir, un verre que l’on pose, une porte qui s’ouvre et se ferme, des voix sourdes.
Cela le rassure.

Ses yeux, habitués à l’obscurité, guettent le moindre rai de lumière.
Il vérifie que tout est bien à sa place : ses jouets éparpillés sur le sol, le bord de son lit, le bout de ses doigts sur la couverture.

Mais parfois, plus de lumière, plus aucun son ne lui parvient.
Alors il appelle de toutes ses forces «Maman, Maman, Maman, Maman,…» jusqu’à ce que la porte s’ouvre.
« Qu’y a t’il mon poussin ? tu ne dors pas encore, tu as fait un cauchemar ? »
« C’est comme si je n’existais pas », répond Hyppolite.

La maman d’Hyppolite lui caresse tendrement le front.
Elle lui dit d’une voix douce que s’il s’endort, il va lui arriver des aventures extraordinaires, et qu’il n’a pas besoin d’elle ni de son papa pour ça, alors, « - profites-en, mon lapin ».
S’il veut, il pourra leur raconter au petit déjeuner.

« - Il m’arrivera quoi, par exemple ? »

Elle raconte qu’il pourrait bien voyager dans un pays, où les habitants seraient tous plus petits que lui, minuscules, qu’ils seraient effrayés et qu’Hyppolite devrait montrer comme il est gentil pour les rassurer.

Ou encore, traverser des océans de crème onctueuse sur un radeau de pain d’épices parmi les icebergs de chantilly et de myrtilles.

Ou encore, courir plus vite qu’une gazelle dans la savane.

Suivre une souris dans un trou et découvrir un petit monde joyeux, bien organisé au creux des murs de la maison.

S’envoler avec les oiseaux migrateurs, et se reposer sur un nuage.

Traverser la voie lactée dans sa fusée intersidérale.

Découvrir une planète bizarre, toute rose, avec des animaux ronds et poilus qui bondissent dans tous les sens…

Hyppolite se laisse doucement emporter par le sommeil.
La voix de sa maman se confond petit à petit avec les songes. Il ne se rend pas compte qu’elle sort de la chambre.
Il est bien loin maintenant, il a oublié la chambre, le lit, la nuit.

Le matin quand il se réveille, il se sent rempli de tous ses voyages.
Au petit déjeuner, il aimerait les raconter à ses parents, mais il ne se souvient plus.
« - Ce n’est pas grave, mon ange. C’est ton secret. »

Mais le soir revient, et Hyppolite a toujours peur au moment de s’endormir.
Sa maman lui dit qu’il doit trouver le sommeil tout seul, comme un grand.
« - Mais où est-ce que je le cherche ?
- A l’intérieur de toi. Bonne nuit. Fais de beaux rêves, mon cœur. »

Ce soir, la fenêtre de sa chambre est ouverte.
Hyppolite entend les bruits de la nuit : les grillons, le hibou, une voiture au loin, le bruissement des feuilles du peuplier.

Depuis son lit, il peut voir les étoiles apparaître petit à petit.
Il essaie de les compter mais elles se ressemblent tellement qu’il les confond toutes.
Il en voit une plus grosse et plus lumineuse que les autres.
Elle lui plaît. Il la regarde, regarde, regarde…
La lumière continue de scintiller à travers les paupières closes du petit garçon.

« - Fais de beaux rêves, petit homme.
- Il y a quelqu'un ? Maman ?
- Non, je ne suis pas ta maman. Mais je veille sur toi, moi aussi. 
- Qui es-tu ? 
- Je suis ton étoile. Je suis très loin dans le ciel, tu ne peux voir que ma lumière. Mais tu peux m’entendre à l’intérieur de toi. »
Hyppolite est très surpris.
« - Comment tu me connais ? 
- Je sais ce que tu es, ce que tu fais, ce que tu penses, et même ce que tu ne sais pas encore toi-même.
- C’est pas juste ! Je ne sais rien de toi, moi ! Et puis, je ne suis pas une étoile, alors comment fais-tu pour me parler ! 
- Tu n’es pas une étoile, mais tu es fait de poussière d’étoile. »
A ce moment, Hyppolite se sent tout chaud à l’intérieur.
Des scintillements parcourent sa peau comme une caresse.
Et l’étoile continue de raconter :
« - Tu vois, nous, les étoiles, nous vivons bien plus longtemps, presque qu’une éternité. Mais un jour nous arrivons à la fin de notre existence. Notre lumière s’éteint et nous nous dispersons en poussière dans l’univers. Cette poussière des étoiles devient alors toutes sortes de choses : des planètes, des rivières, des arbres, des nuages, et des hommes aussi. »

Hyppolite sourit dans son sommeil.
- Dors en paix, petit homme. Je serai toujours là.

Le matin, Hyppolite est tout fier de sa rencontre.
Au petit déjeuner, Il se demande si ses parents savent eux aussi, qu’ils sont faits de poussière d’étoile.
« - Tu as fais de beaux rêves mon petit canard ? » lui demande son papa.
« - Hum, hum...
- Alors, qu’est-ce qui se passait ? 
- Euh, rien… ce serait trop long à raconter. »